Spinoza, gilets Jaunes et liberté …

Anarchie1

Retraité, je prends le temps de lire ou relire certains textes de Philosophie car je suis un philosophe en herbe qui essaye de devenir sage en vieillissant. Je n’avais jamais vraiment pris le temps de développer ce trait de ma personnalité. Alors, maintenant je me délecte à la lecture de certains textes …  Ainsi,  ce bon vieux Baruch Spinoza mort en 1677 et qui me semble toujours d’actualité !!!

Je dois dire que je suis assez d’accord avec lui sur nombre de points et je pense d’ailleurs que ma conscience est très certainement, du moins en partie, le fruit de ce qu’il nous a apporté au plan éducatif  … en particulier en ce qui concerne la nécessité de l’Etat  (Spinoza, Traité Théologico-politique,  chapitre 20, GF, tome 2,  p. 329) car  il ne s’agit pas  que la vie en commun soit dominée par les passions négatives (la ruse, la haine, la colère, la crainte d’autrui ) qui ne peuvent provoquer que discordes, rivalités, conflits …

« Ce n’est pas pour tenir l’homme par la crainte … que l’État a été institué ». L’État a pour finalité d’assurer à chacun de ses citoyens non seulement la sécurité, mais encore et surtout la liberté. Aujourd’hui l’ articulation entre liberté et sécurité fait toujours problème. Car si l’une ne va pas sans l’autre, en revanche la question de leur dosage est susceptible de favoriser l’une au détriment de l’autre. Cette articulation entre la liberté et la sécurité constitue,  l’expérience cruciale à laquelle tout État de droit est constamment tenu de se confronter et se mesurer ; en même temps (comme dirait notre Président) c’est à travers elle que l’Etat Français fait l’épreuve de sa puissance et de sa légitimité.

Spinoza parlait de tout cela au 17 ème siècle mais, même au 21 ème siècle, il s’agit toujours de faire en sorte que les hommes puissent vivre et se conduire comme des êtres raisonnables (le contraire de brutes ou d’automates). Car il est faux de penser que la nature humaine puisse changer radicalement ; dans la vie en société, il subsiste une part de nature en chacun de nous. Je le sais bien car  j’en connais qui laisseraient volontiers parler leur nature pour rendre une justice expéditive et radicale (j’en fait partie à certains moments). Si le développement de la raison (par l’éducation, le savoir et la philosophie) est bien entendu souhaitable, puisque c’est par là que nous devenons vraiment humains, la société ne saurait complètement annihiler notre nature originelle.

Enfin, la liberté sans la sécurité n’est rien : sans la sécurité, il est impossible aux citoyens de “s’acquitter de toutes les fonctions de leur âme et leur corps” et encore  “d’user par eux-mêmes d’une raison libre ”.  En effet, comment être libres dans un climat de violence ? Inversement, la sécurité sans la liberté n’est rien non plus. A quoi pourrait bien servir la sécurité pour des hommes réduits à la condition « de brutes ou d’automates » ?

Pourtant l’Etat est encore trop souvent perçu comme un frein voire comme une menace pour la liberté : devoir se soumettre à ses lois, n’est-ce pas accepter de restreindre sa liberté ?  On croit souvent que la loi est faite pour limiter voire pour empêcher notre liberté. Mais c’est plutôt la loi  qui fait de nous des êtres libres.  La loi est l’ensemble des règles fondamentales qu’une communauté humaine se donne pour permettre le vivre ensemble.

Cependant, l’État ne peut être le garant de la liberté (de chacun et de tous) qu’à cette condition fondamentale que ses lois et institutions soient conformes à la raison, qu’elles soient justes. Est juste une loi qui se fonde sur la raison, qui fait l’objet d’une discussion réglée, d’un débat contradictoire, et dont le but de défendre l’intérêt général (ce qui vaut de la même façon pour tous les citoyens: la sécurité, la liberté…), et non pas tel intérêt particulier (quand tel groupe de pression veut faire valoir ses intérêts au détriment des autres).

A ce sujet on peut rappeler l’Article 35 de notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui date de 1793, qui légitimise la désobéissance civile : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Dans certaines situations intenables, il semble parfaitement légitime donc, de réagir contre certaines décisions … On le voit bien avec le mouvement des “gilets jaunes” qui  participe d’une lame de fond spontanée et populiste qui ne supporte plus la dictature des élites arrogantes. Ce mouvement n’a rien à voir avec les manifestations syndicales corporatistes habituelles en France. Rien à voir non plus avec Mai 68, qui fut une révolte très politisée, alors que la France des Trente Glorieuses connaissait 6 % de croissance et avait le 5e niveau de vie au monde (il suffisait vraiment de traverser la rue pour trouver du boulot, et même en 68 on pouvait t’envoyer a l’usine a 14 ans, c’est dire  …). Ce fut aussi une révolution culturelle et sociale qui a profondément modernisé la société française. A contrario, les manifestations des “gilets jaunes” se caractérisent par la très grande variété géographique, politique et sociale des participants et, ce mouvement protéiforme n’a ni revendications précises ni représentants déclarés. Et puis, autre différence, en 68, Pompidou put dévaluer alors que Macron ne le peut pas …

Alors bien sûr, je pourrai me laisser aller à certaines comparaisons hâtives :

Eugène_Delacroix_-_Le_28_Juillet._La_Liberté_guidant_le_peuple

Mais cette image là ne peut en aucun cas s’apparenter à cette époque des « barricades ». Car le mouvement dit des “gilets jaunes” a non seulement été largement soutenu par un courant fascisant et est trop chargé en récriminations de toutes tendances, avec tout et son contraire, où le sublime le dispute à l’abject avec en son sein des individus sexistes, racistes, homophobes, xénophobes et antisémites qui sont aussi la France … Parce qu’ils sont l’expression du refus de la réflexion et du temps “long” au bénéfice de l’immédiateté individuelle, de l’émotion et de la crédulité. Ils offrent ainsi une prime à l’outrance, sont l’expression de la négation de toute expertise, se moquent de vérifier leurs sources et sont trop facilement vecteurs de haine. La difficulté d’entamer le dialogue, c’est aussi d’arriver à identifier un interlocuteur. Est-ce qu’on fonctionne par rond-point, par département, avec celui qui a le plus de “likes” sur Facebook ? Vous aurez donc compris que je ne soutiens pas pleinement ces mouvements des “gilets jaunes”. Ils participent du désordre dans ce Pays qui n’avait pas besoin de cela car le le chaos existe déjà largement dans les zones de non-droit et va ainsi redoubler de plus belle, avec des sauvageons écervelés toujours prêts à en découdre et autres pilleurs opportunistes qui profiteront de la confusion (et qui, au passage décrédibiliseront totalement ce mouvement)  …

Pourtant, si il y a quelque chose d’inclassable dans cette révolte qui oscille entre confusion et dispersion des messages et des requêtes, en même temps il démontre une surprenante capacité à faire corps. Comme si il était plus important d’être ensemble avec une certaine joie, en un lien social enfin retrouvé, plutôt que d’avoir un objet cohérent. Une certaine jubilation à vouloir montrer une existence passionnelle qui n’a que faire de la rationalité froide des économistes donneurs de leçons et d’une technocratie parfois bien peu humaine. Dans ce concert, et c’est très intéressant au plan sociologique, la technologie numérique d’Internet et ses réseaux sociaux permet l’expression directe des individus isolés et l’agrégation immédiate de points de vue disparates. Internet et autre GAFA (qui paradoxalement ne payent pas leur juste contribution à l’Impôt …) offrent également un raccourcissement des temps de cycles, une facilité de coordination et une massification directe des requêtes qui peut laisser croire par la centralisation quantitative en la légitimité des propos tenus. Ces espaces sont virtuels, mais pourtant bien réels au final, même si il est bien difficile par ce biais de trier le bon grain de l’ivraie car la quantité ne fait pas la qualité … Mais il est désormais clair que l’Internet et ses “réseaux sociaux” constituent un espace public alternatif à destination de ceux qui se vivent comme des invisibles dans les médias, leur permettant une remise en cause facile du Pouvoir de la démocratie représentative (le peuple gouverne à travers ses représentants élus). Or, la raison démocratique ne peut avancer qu’à la condition de s’accorder sur la réalité des faits. Rendre compte et vérifier les faits, c’est la mission centrale des médias. Là où les réseaux sociaux favorisent plutôt une « réalité alternative » qui fait une place importante aux thèses complotistes car les individus ont par nature plutôt tendance à privilégier les informations qui correspondent à leurs  attentes ! La désintermédiation qui en résulte peut miner la représentation Républicaine, et donc l’intérêt général. Grande leçon à retenir donc : il faudra désormais que le Pouvoir Républicain soit capable de prendre en compte l’influence de ces nouveaux moyens d’information “temps réel” , aussi imparfaits soient-il. Ainsi, cette crise n’a pas seulement traduit un grand malaise social, elle a aussi montré les limites de nos institutions et de ses moyens “classiques”, d’une certaine façon ,complètement dépassés.

Pour ma part, même si je préfère le respect de nos contraintes républicaines et de leurs outils “classiques” de représentation et de légitimation par la “votation”, je comprends parfaitement le ras le bol général et reconnais bien là le peuple français et sa propension à la fronde… Le petit peuple, je dirai même le “Populo” est bel et bien pris pour des cons par une classe dirigeante de Consultants peu “politiques”, qui s’est éloignée de lui, et qui n’assure pas une correcte redistribution à court terme … Alors que dans le même temps tout est cadré pour nous faire cracher au bassinet sous 48 h par tous les moyens, à moins de se prendre une amende supplémentaire. Sans pouvoir y échapper. Alors même que nombre de dirigeants et autres pitres étalent sans la moindre culpabilité des salaires iniques et que certains français sont au niveau de seuil de pauvreté !  Les patrons du CAC 40 gagnent en moyenne 300 fois le revenu médian des Français ! Nous ne sommes plus dans un cercle vertueux !   Là je dis STOP ! Et, par ailleurs les taxes diverses sur rajoutées par les dernières décisions ne font pas apparaitre la relation avec un financement de projets de transition énergétique. A quoi servent le budget, les taxes ? On a l’impression que les impôts nourrissent un monstre et un trou sans fond. Les Citoyens sont depuis trop longtemps frustrés dans un dédale de règles contraignantes et de taxes à qui mieux mieux ! l’Etat devrait donc mieux communiquer et faire de la pégagogie active pour donner du SENS.  Il y a un vrai déficit à ce niveau et les fake news prennent le dessus pour alimenter les complotistes de tous poils ! En fait non seulement l’Etat manque de transparence mais il n’a pas défini de projets véritablement porteurs d’avenir. C’est là que pour moi le bât blesse vraiment et que se situe le Talon d’Achille de notre Gouvernance actuelle. Il semble qu’il n’y ait pas de grands chantiers d’avenir pour cette Nation. Certes, la Mondialisation et une Europe hyper contraignante pour les Peuples ne facilitent pas les “marges de manœuvre”. Et l’Etat ne peut pas tout, coincé qu’il est, pressurisé qu’il est, par une Europe mal fagotée : dévaluation ? Interdite ! Déficit pour Investissement ? Interdit ! Taxation des Multinationales ? Interdit ! Bref on tourne en rond ! Ou alors, une bonne vieille Dictature ? Une bonne vieille guerre ? Noonnn… Du coup, force est de constater que, au final, c’est une société “en panne” ! Bref, cette “Démocratie”  nationale en crise et victime d’une corruption des pouvoirs financiers – qui sur-protège les hauts revenus au motif qu’il faut favoriser l’entreprenariat au nom d’un hypothétique ruissèlement vers le bas –  a produit  un sacré BORDEL au lieu d’aller vers le BIEN COMMUN de son Peuple !

Ceci tendrait à confirmer les idées d’un très bon ami qui défend mordicus que voter ne sert à rien, que l’Etat nous étrangle, nous vole et nous trompe au profit de quelques uns et que la Démocratie n’est qu’un leurre !!! Que seule l’Anarchie est la solution !!!

Anarchie

Mais le doute ne m’habite pas longtemps, car l’impréparation, la désorganisation, c’est bel et bien le chaos. Certains en profitent pour s’attaquer à nos plus symboliques fondamentaux :

MarianneCassée

Pour l’heure, les Gilets Jaunes ont produit, à leur corps défendant et aussi par naïveté ce triste résultat. Ils n’ont pas compris que leur pire ennemie n’est pas l’Etat, mais ceux  qui n’ont que faire de notre Nation, de notre Histoire, de nos valeurs et qui se sont infiltrés pour tirer partie de ce grand bazar … Ils n’ont pas compris non plus que la démocratie  »immédiate », peut vite tourner à l’inconséquence. Le risque c’est que les “gentils” Gilets Jaunes, les non-violents, soient dépassés par les évènements dans une machine infernale qu’ils ont crées et où ils ne maitrisent plus rien. Sans compter la récupération inévitable d’extrémistes de Gauche comme de Droite souhaitant empêcher le dialogue et ne cherchant qu’a « pourrir » la situation.

C’est pourquoi je ne peux donc pas être d’accord avec mon ami Anarchiste. Je crois trop en l’impérieuse nécessité de l’Etat, dusse-t’il être imparfait car l’Homme n’est pas raisonnable et doit apprendre. Et comme ce texte de Baruch nous le rappelle : « Dal momento che gli uomini sono guidati dalle passioni più che dalla ragione, ne segue che una moltitudine si unisce naturalmente e desidera essere guidata come da una sola mente, non per una spinta razionale, ma per qualche comune passione, o appunto per una comune speranza, o timore, o desiderio di vendicare un danno. »

Par contre, peut-être (je dis bien peut-être, si nous n’avons pas disparu), dans 10 000 ans serons nous devenus des êtres raisonnables et heureux … A ce moment là pourrons nous alors nous passer de Gouvernance et s’exclamer tous :  « Vive l’Anarchie !!! » Mais on en est pas là … Et en attendant, il faut trouver une solution et VITE !

NB : J’ai depuis le début de son mandat été objectivement plutôt impressionné par l’intelligence du Citoyen Président Macron (c’est pour cela que j’avais voté pour lui) . Avec l’ardeur de sa jeunesse, il s’est  comporté avec un certain courage, une certaine pugnacité, on ne peut le nier. Mais je le perçois aujourd’hui plutôt comme un excellent Consultant. Cependant avec son Gouvernement de Consultants, il ne suffit pas  comme au sein d’une entreprise de donner des calculs, de faire des prédictions, de raisonner en termes de performance, de productivité, de résultats lucratifs... Il s’agit de la conduite d’une Nation et d’un Peuple ! Il faut apporter un élément de ferveur, d’avenir meilleur. Et ça les Consultants ne savent pas faire …   Mais il est vrai que, de leur côté,  les gilets jaunes dans leur immense majorité ne sont pas des penseurs politiques capables de faire des motions d’une vingtaine de pages remontant à la situation du Moyen Age, ils se révoltent c’est tout ! Par contre, quant à ceux qui sont capables de rédiger des motions d’une vingtaine de pages remontant à la situation du Moyen Age, ils doivent savoir que de tous temps les opportunistes savent profiter des situations de confusion pour leur intérêt personnel et non pas pour le Bien Commun. Il y a donc comme une forme d’irresponsabilité à encourager le chaos en sachant cela. Cela s’appelle FOUTRE LA MERDE ! Cela mènera plus sûrement  à des formes de coups d’états plutôt qu’à un renouveau Démocratique … En tous cas lorsqu’une société traverse un moment de désarroi aussi profond, la parole politique doit être transformatrice. Face au dérèglements de notre démocratie représentative, face à la gestion inextricable des revendications sociales, face à une équation financière de plus en plus fragile, l’Etat saura-t’il conduire ce changement ? Qu’aurait-dit notre bon Spinoza ? Je me le demande.

Allez ! Un petit coup de musique pour faire passer tout ça … et puis un autre ici … Je me suis mis à apprécier les concerts d’orgue d’église, moi l’incroyant ! C’est un comble ! Mais je dois bien avouer que c’est beau.

A propos jeangaillat

Marié, 2 enfants, Charlotte et Alexis
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