Un texte super de Jean Zin

Un texte super de Jean Zin, un type qui m’a l’air de dire des trucs intéressants et avec une grande intelligence … je vous le partage ici bande de petits rigolos – lisez jusqu’au bout . Je suis totalement d’accord … mais chaque phrase est à relire 2 fois. Le sens n’est pas donné il faut le conquérir !

Notre existence dans ce monde du sens n’est pas donnée, ni la reconnaissance. Le « sens de l’existence » n’est encore une fois qu’un improbable miracle, l’intervention d’une liberté, de l’au-delà, de finalités humaines opposées au non-sens des causes comme aux incertitudes de l’avenir, point de résistance au monde tel qu’il va. Toute individuation est dans cette activité, cette exception à la passivité ou à la norme. Il ne suffit pas de suivre pour exister. Le dynamisme de la vie c’est « construire un rêve qui résiste aux assauts du dehors comme à ceux du dedans. Chacun le fait puisqu’il persiste à vivre » dit merveilleusement François Favre, et, citant une alpiniste, « si j’ai de quoi être fier, c’est du choix de mes rêves, pas de leur réalisation » car il ne s’agit alors que d’un travail qui a toutes les chances de réussir s’il est mené résolument. Nous sommes responsables de nos finalités, de nos désirs, de la dignité de notre existence, sens revendiqué contre le néant qui nous entoure.

Pris dans l’individualisme comme idéologie collective, on s’imagine encore la mort comme apothéose héroïque et la vie comme un récit romanesque. Réaliser son désir, ce serait le réaliser à la fin, faire coïncider la finalité et l’être, finir en beauté (pourquoi pas en se faisant exploser), être justifié de sa vie, avoir rempli son rôle, avoir été responsable et voir s’ouvrir les portes du paradis. Mais le désir ne se réalise jamais, il ne trouve de satisfaction que momentanée et partielle. Le salut n’est pas individuel et il y aura toujours des problèmes à résoudre. Le but final n’est pas dans un avenir lointain, une société idéale, une gloire éternelle. Il s’agit toujours de risquer sa vie pour relever l’humanité de sa chute, de son désastre actuel, par notre attitude, notre lutte constante, notre constante vigilance. Le miracle doit être à chaque fois renouvelé qui ne deviendra jamais l’ordre des choses, même s’il a marqué nos mémoires et engage l’avenir. Pour donner un sens à notre vie, il faut se donner le temps lui-même, s’inscrire dans une histoire collective, une succession de miracles sans doute mais aussi et bien plus encore de massacres hélas, un long et douloureux apprentissage de l’inconnu. Il ne peut s’agir d’un progressisme passif mais seulement d’une opposition active au cours des choses, à leur dérive. Le but est déjà présent dans le rapport actuel à la totalité du monde et de l’histoire, à la signification qu’on y porte, l’affirmation de notre souveraineté pour le temps qu’il nous reste, garder la flamme d’une exception qui dure et ravive la mémoire des miracles passés.

Il n’y a pas d’apothéose de la vie, de but qu’il faudrait atteindre à la fin. Il n’y a pas de désir réalisé sur lequel il n’y aurait plus qu’à se reposer. La durée reste improbable, imprévisible, le sens exceptionnel. Temps qu’il reste à vivre, la vie est toujours devant soi. La vie continue, miracle permanent malgré la cruauté des temps, malgré tout, de ce qui pourrait ne pas être et auquel nous donnons encore une chance devant l’éternité.

Ce n’est donc ni une caractéristique de la politique ou des sciences sociales, ni une caractéristique de notre temps, de vivre dans un monde incertain où notre intervention est décisive. En tout cas, si les miracles de la politique, pour être trop rares, ne sont pas plus étonnants que ceux de l’amour, chacun sait qu’ils ne se feront pas sans nous. Il n’y a aucun sens de l’histoire sans notre action décidée, notre révolte, notre résistance aux dérives spontanées, notre inventivité, notre lutte contre les évolutions qui nous menacent. C’est pourquoi les théories de l’histoire ne sont pas absurdes (l’avenir n’est que partiellement déterminé par un passé qui nous engage) et qu’on peut dire notre liberté réellement effective, bien que limitée à faire ce qu’il faudrait, agir au bon moment, aider au meilleur, éviter le pire. Comme individualité dans une aventure commune, notre rôle peut être crucial et faire basculer le monde, transformer nos défaites en victoires, nos faiblesses en forces. L’avenir n’est pas écrit et dépend de nous. Certes, nous ne pouvons pas choisir notre position ni notre passé, ni même inventer ce qu’il faut faire, et qu’il faut apprendre. Nous ne pouvons qu’empêcher que ne meure tout-à-fait la flamme de l’esprit et de la liberté, de la générosité de la vie et de son intelligence, pour la transmettre à un avenir tout aussi improbable et fragile.

La liberté c’est l’homme même, c’est la parole donnée et c’est la vie. Liberté trop contraignante sans doute, qui ne se prouve qu’en acte. L’homme est impossible, trop invraisemblable, déterminé par ses intérêts, ses instincts, sa logique… Il ne surgira pas du sommeil ou de nos complaisances, mais soudain, de la résistance de celui qui se dresse et dénonce. Parfois, le miracle se produit de l’indignation partagée qui nous voit de nouveau tous dans les rues à battre tambour pour la République. Peuple surgit de nulle part et qui retourne à son absence ne laissant derrière lui qu’un mirage qui continuera d’entretenir nos souvenirs et nos rêves, peuple qui manque trop souvent.

L’indétermination du monde nous menace toujours pourtant. Nous scrutons le ciel comme les marins la mer pour en éviter les écueils à venir, autant que nous pouvons. Ne ferons nous rien contre d’autres menaces, qu’on pourrait penser plus simples à résoudre puisque nous les produisons nous-mêmes : catastrophes climatiques et nucléaires, violences et misères, folies boursières ou politiques. C’est l’autre face du miracle de la liberté et de l’ignorance qui se retournent en désastres et en terreurs. Le principe de précaution consiste donc à nous appliquer collectivement les principes de notre survie individuelle, puisque vivre c’est être responsable de son ignorance, se confronter à l’inconnu, explorer son environnement, évaluer les possibles. Devenir responsables de ce que nous faisons c’est accéder à une liberté réflexive au niveau collectif, sans laquelle il n’y a pas de liberté individuelle effective, de possibilité de choisir son avenir. On sait à quel point c’est improbable, ce n’est pas une raison, on l’a vu, pour y renoncer et sauver ce qui peut l’être.

La politique en tant que mobilisation collective a une fonction vitale, écologique, cognitive. La collectivité est un rempart contre la menace extérieure en même temps qu’unité de représentation, langage partagé. Cette dimension cognitive de la politique dans la construction de l’avenir, implique désormais un rapport transversal aux sciences qui est déjà épistémologie et philosophie, soupçon sur le savoir, reconnaissance de la part d’ignorance et d’idéologie qu’il garde en son cœur mais aussi de la fragilité du monde. Tout savoir étant construit socialement, pris dans le paradigme de l’époque, il y a une question sociale de la science qui doit être discutée publiquement et faire l’objet d’un débat politique, d’une contre-expertise. La nécessaire construction d’une démocratie cognitive exige à la fois d’apporter à la démocratie le savoir disponible, son effectivité, et de débattre démocratiquement (donc philosophiquement) des objectifs des techno-sciences et de leur signification humaine.

On est là encore dans le domaine de l’impossible, et donc d’une existence qui insiste. Il faudrait abandonner en effet la passion de l’ignorance, du refoulement, du nihilisme, du scepticisme, du relativisme qui voudraient nous faire croire comme vérité qu’on ne sait rien du tout, même ce qui crève les yeux ! que la misère n’est pas la misère, que le capitalisme n’y est pour rien ni dans la dégradation du climat ! Au contraire, nous avons besoin d’une « docte ignorance » toute de prudence et de précaution, ne renonçant pas à savoir concrètement ce qui se passe, interrogeant les sciences, mais découvrant toujours plus l’étendue de son ignorance à mesure même qu’elle progresse dans la compréhension concrète et détaillée de la situation, plages d’inconnu qui se découvrent entre les connaissances établies, contrées inexplorées, possibilités insoupçonnées qui nous attendent encore.

Nous n’avons pas le choix, nous sommes libres et nous avons les yeux ouverts. Il nous faut passer de l’histoire subie, avec son cortège de malheurs, à l’histoire conçue préservant l’avenir en faisant face à l’indétermination du monde et aux conséquences de notre industrie avec notre fragilité, notre improbable prétention d’humanité, cause aussi de tant de ravages (ce serait un nouveau crime de l’oublier). Nous devons apprendre à apprendre, prendre beaucoup de précautions, mais rapidement face à ce qui n’est plus hélas improbable des conséquences de notre mode de production et de notre puissance déchainée.

Tout phénomène laissé à lui-même va à sa perte selon les lois de l’entropie universelle. C’est ce monde imparfait et fragile qui est dans nos mains et auquel nous devons redonner sens, manifester notre liberté vivante en le sauvant de sa destruction, le rendre plus durable pour continuer l’aventure humaine. Nous devrons faire des miracles à hauteur des catastrophes annoncées. Question d’humanité, question d’honneur, de cœur et de raison.

Jean Zin – http://jeanzin.fr/ecorevo/sciences/miracle.htm

Alors ? Vous êtes arrivés jusque là ? Chouette non ? Bon alors vous pouvez écouter un peu de musique maintenant !

 

Mezig

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A propos jeangaillat

Marié, 2 enfants, Charlotte et Alexis
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