la Laïcité est-elle un dogme ? (suite)

J’ai repris la discussion que j’avais eu avec un ami : « la Laïcité est-elle un dogme ? », pour en faire une sorte de synthèse. Voici le texte qui en résulte …

Tout d’abord définissons les éléments de base de notre propos :

Dogme :  Point de doctrine donné comme une certitude, mais non démontrable. Ou encore : Proposition théorique établie comme vérité indiscutable par l’autorité qui régit une certaine communauté. Malgré certains points communs, un dogme n’est pas assimilable à un axiome. Comme le « dogme », l’« axiome » est une vérité admise bien qu’elle ne soit pas rationnellement démontrable. Cependant, l’établissement d’un axiome résulte d’un choix délibéré et sa validité n’est réputée indiscutable que dans le cadre d’une théorie tandis que le dogme est considéré comme une vérité absolue s’imposant a priori.

Théisme/Athéisme : Le théisme (du grec theos, dieu) est un terme qui désigne toute croyance ou doctrine qui affirme l’existence d’un Dieu et son influence dans l’univers, tant dans sa création que dans son fonctionnement. Selon le théisme religieux, la relation de l’homme avec Dieu passe par des intermédiaires (la religion). Le théisme est opposé à l’athéisme. Parmi les formes de théisme, on peut citer le panthéisme, le monothéisme et le polythéisme.

Laïcité : D’une part : volonté de construire une société juste, progressiste et fraternelle, dotée d’institutions publiques impartiales, garante de la dignité de la personne et des droits humains assurant à chacun la liberté de pensée et d’expression, ainsi que l’égalité de tous devant la loi, sans distinction de sexe, d’origine, de culture ou de conviction et considérant que les options confessionnelles relèvent exclusivement de la sphère privée des personnes.

D’autre part : élaboration personnelle d’une conception de vie qui se fonde sur l’expérience humaine, à l’exclusion de toute référence confessionnelle, dogmatique ou surnaturelle, qui implique l’adhésion aux valeurs du libre examen, d’émancipation à l’égard de toute forme de conditionnement et aux impératifs de citoyenneté et de justice.

Pourquoi  la Laïcité peut-elle paraitre dogmatique ?

En soutenant ouvertement les éléments de la Laïcité cités plus haut, que ce soit via l’influence affirmée de son école publique , laïque et obligatoire ou par ses recommandations de pratiques confessionnelles limitées à  la sphère privée, la République laïque peut paraitre un tant soit peu contraignante pour un croyant … En effet, ces éléments pris au pied de la lettre peuvent être ressentis comme des marques d’ostracisme anti confessionnels et, par conséquent, être perçus par les théistes tout simplement comme une forme d’athéisme revendiqué par la République. Du coup, cette Laïcité de l’Etat peut paraitre, pour les théistes,  comme un dictat athéiste, ANTICONFESSIONNEL, les amenant à penser ou à se voir considérés comme des citoyens de seconde zone sous la tutelle des athées dans leur propre pays. Ainsi, la forme dogmatique qui pourrait être reprochée à la laïcité porte sur son aspect supposé antireligieux, voire stigmatisant envers certaines religions. Notre Président précédent n’avait-il pas parlé de laïcité positive ? Certes, il n’a pas développé ce concept, mais il laissait, de fait, supposer que la laïcité pouvait avoir des aspects négatifs …ce qui n’est pas étonnant de la part d’un Président qui plaçait le Curé devant l’Instituteur !

D’ailleurs, dans ce Pays, beaucoup de croyants  se référant justement à la Laïcité constitutionnelle, réclament  une liberté d’expression qui doit impliquer ipso facto, pour le citoyen théiste, la liberté de la pratique de son culte, sans limite ni de temps ni d’espace, une liberté de la pratique du culte tous azimuts, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique.

Enfin, par nature, pour les théistes, il n’y a et il n’y aura jamais de preuve scientifique perceptible et irréfutable à l’appui de la négation de l’existence de dieu ou d’un « architecte suprême de l’univers ». Tout au contraire, pour eux, tout dans l’univers milite plutôt pour l’affirmation de l’existence de ce dieu. Si l’athée est libre de croire que l’athéisme est une certitude et que toute religion est simple dogme, de leur côté, les croyants s’octroient la même liberté : celle de croire que l’existence de Dieu est une certitude et que l’athéisme est un simple dogme.   Ainsi, si la Laïcité est perçue par les théistes comme une émanation directe de l’athéisme, avec une  liberté de penser égale à celle de l’Athée, ils s’arrogent le droit de considérer la Laïcité comme un dogme. Cqfd

L’intérêt de ce raisonnement – ou de cette démonstration -, c’est de faire prendre conscience à ceux qui professeraient, avec une conviction trop abrupte, l’antinomie « laïcité-dogmatisme »,  que la question posée mérite une approche plus fine, plus éclairée, qui génère des questions nouvelles :

– La notion de dogme est-elle  consubstantielle de toute croyance religieuse ?
– La façon de penser à priori dogmatique d’un « théiste » et la façon de penser  »  à priori a dogmatique d’un athée sont-elles comparables , au regard du potentiel de progrès de l’Humanité ?

De façon plus générale, tout ceci nous amène à réfléchir sur les postures revendicatives spécifiques  de telle ou telle minorité confessionnelle se considérant  comme « opprimée ».

Arrivés à ce stade de la réflexion, il me parait utile de rappeler  qu’il ne faut jamais oublier qu’à des degrés divers, les religions monothéistes telles que le judaïsme, le christianisme et l’islam, en raison de leur interprétation très exclusive de la foi, tendent à distinguer une opinion « absolument vraie » des autres, « absolument erronées » et cela, bien sûr, sans la moindre preuve. De ce point de vue et à un certain degré de prosélytisme, la religion – en particulier les religions monothéistes – porte en elle les germes d’un intégrisme autoritaire qui vise à contrôler et à organiser la vie des gens.

Pour moi hormis le fait que ce « conservatisme »  s’oppose à la simple liberté de conscience – ce qui est déjà très grave -, je suis enclin à penser (mais j’ai peut-être tort, qu’on me le démontre) qu’il s’oppose à la modernité qui  permet au plan sociétal de réfléchir à l’émancipation de l’homme vis-à-vis des traditions, des doctrines ou des idéologies et donc de PROGRESSER collectivement (Nation, Démocratie, République…) En effet, dans la modernité, l’avenir remplace le passé en rationalisant le jugement de l’action associée aux hommes car elle est un mode de reproduction de la société humaine basée sur la dimension politique et institutionnelle de ses mécanismes de régulation – ce qui s’oppose à la « tradition » dont le mode de reproduction d’ensemble et le sens des actions qui y sont accomplies est régulé par des dimensions culturelles et symboliques particulières voire souvent inamovibles parce que dogmatiques, justement…

C’est pour cela que je m’inscris en faux par rapport à la question posée et aussi parce que pour le citoyen d’aujourd’hui qui a déjà été confronté à différentes perspectives de pensée, toutes les hypothèses, tous les chemins de liberté imaginative sont permis sans contrainte « à priori » ou sans carcan idéologique . C’est une condition de base pour considérer intellectuellement, voire spirituellement, le Monde sous plusieurs « angles » en envisageant différentes hypothèses. L’intérêt d’une hypothèse  n’est-il pas  qu’une fois énoncée, elle puisse être étudiée, confrontée, utilisée, discutée ou traitée de toute autre façon jugée nécessaire, par exemple dans le cadre d’une démarche expérimentale qui apportera des preuves irréfutables. Dans ce concert, la Science et la logique sont d’un apport essentiel. D’ailleurs, à l’école de la République, l’apport de l’approche scientifique est un pilier FONDAMENTAL car, on le sait bien, c’est par un effort incessant de remise en question des hypothèses que viennent, que surgissent les connaissances les plus abouties. De surcroît, l’apprentissage de la science et de ses méthodes permet la confrontation des esprits, ce qui facilite l’apparition d’autres hypothèses. Comme le disait Victor Hugo «  La science va sans cesse se raturant elle-même. Ratures fécondes. « 

Mais j’avoue qu’il est-il bien tentant, pour certains Laïques (en particulier Athées), d’affirmer que la notion de dogme est consubstantielle de toute croyance religieuse et non l’inverse ! Le plus souvent heureusement, quand on a été bien éduqué, on ne prend pas la connaissance acquise au fil du temps et sans cesse remise en cause comme une supériorité intellectuelle que l’on pourrait brandir face à l’obscurantisme galopant. Ce qui est plutôt à mettre au crédit de nos institutions qui, en nous donnant le plus large accès à la connaissance de l’Histoire, à la connaissance des Sciences et de  la Philosophie, nous ont appris que  la précision, et donc la mesure, en toutes choses sont nécessaires pour agir ;  faute de quoi les constructions collectives ne peuvent être pérennes ! C’est ce constat qui doit permettre au citoyen qui fait face à l’ignorance d’être compréhensif, humble et ouvert à la confrontation intellectuelle. Athée, agnostique ou croyant, le citoyen de la République éduqué par  la connaissance, dans les principes de Justice, d’Egalité et dans un cadre laïques peut alors concevoir avec indulgence que l’on ne puisse pas tous comprendre le Monde de la même façon.

Par contre, chez celui pour qui Dieu doit intervenir constamment dans la vie des Hommes, c’est sans nul doute moins évident, je ne dis pas impossible, je dis moins évident.  Pour moi, il est indiscutable que toute croyance visant à  gérer la vie des hommes du lever au coucher et à leur dicter ce qui est licite ou illicite est tout simplement incompatible avec le principe même de la  Démocratie qui compte sur la liberté humaine pour s’interroger sur le sens et la légitimité de ses décisions. La Laïcité n’étant pas une opinion, mais la possibilité d’en avoir une je la considère comme une chance et non comme un dogme car elle nous permet de vivre en Paix avec des gens pensant différemment.  Ma propre expérience, mes connaissances, l’Histoire m’ont appris que la diversité des opinions doit être respectée pour un meilleur « vivre ensemble ». Sans cela, il n’y a pas de liberté de conscience ! Ainsi, je peux donc penser avoir raison, mais il serait contre-productif de l’affirmer de façon péremptoire !

Aussi, je  reste convaincu que laïcité et croyance religieuse peuvent vivre en bonne intelligence sans devoir passer, pour les mettre en parallèle, par une « approche scientifique fondamentale ». Combat trop facile, trop inégal : combat faussé. On a trop souvent tendance à faire des raccourcis entre croyance religieuse (question de sensibilité et d’approche  individuelle), religion (ensemble de croyances et de dogmes qui nous sont proposés – ou imposés – ) voire cléricalisme (attitude qui a trait à l’intervention du clergé dans les affaires publiques).

Si la religion est une chose, le croyant n’en est pas une : il est un être humain vivant et pensant (idem pour l’Athée!). De grands hommes de science ont d’ailleurs eu à cœur de souligner que leur foi était sans rapport avec leur culture scientifique et que les progrès de la science n’étaient en aucune mesure un obstacle à cette foi. Ce qui compte, ce n’est pas l’appartenance à tel camp ou à tel clan, mais la manière dont on vit – pour soi et vis à vis des autres – cette appartenance.

Ainsi peut-on être laïc et croyant, accorder les valeurs de notre engagement pour la chose publique avec celles qui relèvent de notre éventuelle foi, si, croyant, nous ne sommes pas obligés de nous reconnaître sans réserves dans l’église qui correspond le mieux, dans ses fondamentaux, à l’exercice de notre vie spirituelle.  A l’inverse, se prétendre laïc et athée et se complaire dans un anticléricalisme primaire, autoritaire et  sclérosant, c’est s’enfermer dans une forme  de laïcisme-dogmatisme donnant une mauvaise image – et donc un mauvais résultat – du combat laïque.

En fait, c’est l’individu qui fait, applique, transgresse ou condamne le dogme ; c’est la manière dont il se comporte et dont il conduit son combat contre l’adversaire réel ou supposé qui le fait s’affranchir de tout dogme ou se plier à ses exigences. En d’autres termes, « l’intégrisme autoritaire », « l’opposition à la liberté de conscience » ne sont pas directement « consubstantiels de toute croyance religieuse » mais dépendent de la manière dont certaines religions entendent gouverner les consciences de leurs fidèles ou le monde en général.

Quand l’être humain vivant et pensant est maintenu dans un état passionnel dans lequel le détachement et la pondération n’ont plus de place,  il devient alors un instrument au service d’une idée ou d’une entité hiérarchique, voire d’un POUVOIR. Cette nouvelle identité, cette forme de fanatisme transforme l’individu en lui enlevant tout libre-arbitre. Cette emprise sur l’homme est typiquement celle par laquelle on uniformise les soldats. Soyons conscients que nous pouvons tous, à un moment ou un autre, si nous n’y prenons pas garde, nous transformer en soldats d’un dogme. Face à ceux qui n’entendent en rien renoncer à l’expression visible de leur foi dans l’espace public, ceux qui refusent de reconnaitre la pertinence du distinguo ‘‘espace public/sphère privée’’ dans le modèle français de séparation de l’Eglise et de l’Etat, force est de constater que le défenseur de la Laïcité  peut lui aussi se comporter en petit soldat (j’ai cette tendance) … Par ailleurs, il faut absolument lutter contre la mainmise de mouvements extrémistes sur une laïcité qui justifierait des actes antireligieux ciblés, au bénéfice d’autres religions au motif qu’elle serait plus culturellement ancrée … Souvenez-vous : immédiatement après les élections municipales, la leadeur du FN a affirmé qu’il y aurait du porc dans toutes les écoles des mairies gérées par son parti, en brandissant la laïcité. Toutefois, elle s’est bien gardée d’aborder le cas du poisson servi systématiquement le vendredi dans les cantines de certaines mairies !

Ainsi, même si le combat laïque est noble dans son essence, c’est dans l’attitude quotidienne de chaque individu que se situe le danger de dérive à caractère dogmatique.

Au final, ce sont l’éducation et la réflexion qui permettent à l’individu d’être responsable de son système de pensée et de ses actes, d’être capable, au-delà même de ses convictions intimes, de faire la part des choses dans son comportement en société, voire de transgresser les codes établis quand c’est objectivement souhaitable. Avec ce bagage, il ne sera jamais dogmatique surtout s’il reste  attentif au bien et au bonheur de chacun, pour un meilleur vivre ensemble.

Les français sont Laïques sans forcément le savoir : n’oublions pas que, de par sa nature même, la Constitution de notre République assure à chacun de ses citoyens la possibilité de vivre librement ses options spirituelles, mais aussi rend possible de promouvoir ce qui est commun à tous, par-delà les différences. Citons quelques exemples. On les oublie à force de les utiliser chaque jour, sans même s’en rendre compte :

DANS LA SOCIETE CIVILE :

  • La prise en compte des naissances dans le «registre d’État-civil» établi dans chaque commune, sous la responsabilité du maire, officier d’État-civil représentant l’État.
  • La célébration du mariage, ou la reconnaissance du PACS, devant le même officier d’État-civil.
  • La reconnaissance du divorce.
  • Le droit à une sépulture décente au sein de l’espace communal dévolu à cet effet.

DANS LE DOMAINE DES SCIENCES ET DE LA MÉDECINE :

  • La totale indépendance de la connaissance scientifique dans son émergence et dans son libre développement, soumise seulement – pour ce qui est de ses applications- aux lois de la société, qui seules, peuvent permettre la maitrise contrôlée du Progrès.
  • Le droit aux soins pour chaque individu quelles que soient ses convictions philosophiques ou religieuses, quels que soient ses penchants; et la reconnaissance possible du droit de mourir dans la dignité.
  • La libre disposition de son corps par la femme, reconnue individualité propre, notamment dans le choix (ou le non choix) de la procréation, grâce à la pratique de moyens contraceptifs différenciés.

EN JUSTICE ET DANS LES SERVICES PUBLICS :

  • La mise en place d’un enseignement ouvert à tous, consacré au savoir, à la mise en œuvre de l’esprit critique, à la pratique fructueuse de la raison, indépendamment de toute intrusion dogmatique ou commerciale.
  • L’égalité de chacun, reconnu comme individu autonome, devant les services de l’État, hors de tout privilège ou de toute discrimination qui seraient liés à des convictions privées ou à une appartenance communautaire.
  • Une justice qui rend ses arrêts au nom du Peuple tout entier (et seulement de lui) appliquant les lois promulguées par les élus du peuple, les codes élaborés par les représentants du Peuple.

DANS LE DOMAINE DE LA CULTURE :

  • L’extrême liberté de l’Art sous toutes ses formes, loin de tout interdit de quelque nature que ce soit, condition nécessaire au foisonnement de la création et à l’émergence des formes nouvelles de l’expression artistique.

Tout cela est l’expression même de la Laïcité de notre République Française ! Mais à une époque où la mondialisation multiplie les problématiques sociétales de façon transnationales et exporte sous forme larvée d’autres valeurs et d’autres modèles d’organisations politiques (cf. Le multi confessionnalisme …) ce patrimoine républicain français est aujourd’hui malmené voire mal compris et de moins en moins lisible. Je pense donc que nous devons en tant que Français être encore plus attentifs à ce que l’Etat préserve vaille que vaille l’emploi gage d’autonomie pour ses citoyens et condition de base indispensable pour faire régner sur tout son territoire, non seulement la Justice, mais aussi l’Egalité et la Fraternité. C’est à ce prix, et aussi en portant au plus haut niveau le respect des Droits de l’Homme et du Citoyen par la promotion vigoureuse de ses valeurs universelles que notre Pays pourra rester authentiquement laïque et porteur d’exemple pour les Démocraties en devenir !

Cessons donc de nous auto-flageller et restons progressistes ! Restons vigilants toutefois : nous avons le devoir d’en dénoncer toute instrumentalisation, toute utilisation malveillante qui jetterait l’opprobre sur cette noble idée. La Laïcité n’est pas un dogme, ni la possibilité d’en subir un.

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A propos jeangaillat

Marié, 2 enfants, Charlotte et Alexis
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