Propos sur la Laïcité

Un texte auquel je tiens …

La Laïcité n’est pas une doctrine, encore moins une théorie à la façon du marxisme ou du darwinisme. Elle n’est pas une philosophie comme le rationalisme ou le positivisme. Elle n’a pas pour vocation de mobiliser les foules. Elle n’est pas à proprement parler une sagesse, même si sa pratique façonne une société plus juste, plus apaisée et des individus plus tolérants. Elle ne cherche pas à aligner ses saints, ses héros ou ses grands hommes pour s’en glorifier.

Elle est un cheminement vers le vrai, non l’exposé d’une vérité.

La Laïcité n’est pas synonyme d’anticléricalisme, même si les circonstances où elle est née ont pu prêter à cette confusion. Elle ne forme pas un couple avec la religion, dont elle n’est ni l’envers, ni le contraire, ni un substitut, ni l’alternative.

Elle ne se situe pas sur le même plan.

Elle est d’une autre nature, même si elle a à voir avec les cultes, les croyances, l’agnosticisme et l’athéisme dont elle assure la libre expression. Elle n’est pas un frein ou un obstacle à la liberté religieuse, puisqu’elle garantit à tout citoyen la liberté de conscience. La Laïcité ne se résume pas non plus à l’invention de l’école publique, même si l’affrontement sur ce terrain entre la République radicale et l’Église catholique lui a donné une assise et une justification. Elle ne se confond même pas avec la loi de séparation des Églises et de l’État.

Elle est au-delà.

Elle est essentiellement un principe juridique et politique d’organisation des institutions, le premier qui, dans une société démocratique de la diversité, doit pouvoir permettre à chaque citoyen de la République le plein exercice de sa liberté de conscience.

Mais la Laïcité est plus encore : elle entretient un rapport singulier avec la morale, affranchie de toute « révélation », de toute parole sacrée. Une morale librement consentie, sans un être Divin vengeur ou miséricordieux, sans espoir de récompense, sans crainte de châtiment. Une morale collective, civique, qui n’exclut pas le recours à d’autres sources d’inspiration, religieuse ou philosophique, à condition qu’elles n’entrent pas en contradiction avec les valeurs fondamentales de la République, par exemple l’égalité des sexes. Une morale recentrée sur le Bien, ici-bas, dans ce monde, mais qui respecte les croyances dans un au-delà des diverses confessions ou Églises. Une morale qui ne se préoccupe pas d’enseigner le salut, mais qui n’élude pas les questions de métaphysique et de transcendance.

Si la Laïcité a posé des principes qui ont démontré leur pertinence, elle n’est pas pour autant un concept figé ou un dogme déclinant des modalités d’application indiscutables. Ainsi, pour que se dégage une référence commune qui puisse faire vivre ensemble, sur un même territoire, des cultures et des aspirations identitaires diverses et en faire émerger des valeurs collectives, la laïcité doit être questionnée en permanence. C’est ce que je veux faire ici.

Aussi, il convient de distinguer ce qui relève de principes juridiques qui doivent être connus et appliqués de la philosophie politique qui a historiquement permis l’adoption de ces lois. Cette philosophie politique a rassemblé des gens divers allant de ceux qui pensaient que « la liberté de l’homme suppose la mort de Dieu » à ceux qui voulaient simplement une coexistence pacifique des options spirituelles dans la société, en passant par toutes les nuances liées aux mentalités et aux histoires individuelles.

Les difficultés des organisations d’athées ou d’agnostiques d’avoir une expression spécifique, les ont conduits à être à la pointe des combats laïques pour la liberté d’expression amenant ainsi l’opinion à considérer qu’on était d’autant plus laïque qu’on était moins croyant. Pourtant la laïcité ne se désintéresse pas des questions du sens que chacun donne à sa vie, elle les laisse toutes ouvertes, non pas dans une perspective où tout se vaut, où tout est égal, mais dans la quête d’une société où chacun puisse vivre dans le respect des autres. Dans cet esprit, la Laïcité n’est pas une option spirituelle particulière mais la condition de l’existence de toutes les options.

Ces règles du vivre-ensemble ne peuvent avoir comme corollaire que la recherche de la meilleure lucidité sur notre réalité humaine. Ainsi, la discussion, le débat peuvent favoriser cette recherche. C’est un chemin difficile qui passe par l’acceptation d’arguments contradictoires de nature à remettre en cause les certitudes de chacun. Cette laïcité de confrontation, cette laïcité active ne doit pas être présentée comme simplement un refus des influences religieuses, mais plutôt comme une recherche de la liberté reconnue à tous et au nom de laquelle la société peut définir ses contraintes sur des bases saines et en toute lucidité. Préserver l’espace de liberté de l’un nécessite en effet d’imposer des restrictions aux comportements des autres. Y compris dans l’organisation des débats, car la liberté de parole n’est pas suffisante. Il faut pouvoir non seulement s’exprimer, mais être entendu. Ces confrontations ne peuvent être fécondes que si personne ne se targue de détenir « la » vérité. Ainsi une attitude de doute est préservée.

C’est une des raisons pour laquelle l’école de la République doit assurer à la fois la transmission des savoirs et l’éducation à la discussion. Elle doit absolument développer l’esprit critique, la logique, la cohérence et la rigueur. En ce sens elle est un outil fondamental pour libérer des idées reçues, des dogmatismes, des peurs irrationnelles.

Pourtant, ces grands principes posés, on le sait bien, il n’est pas facile d’intégrer certains groupes de populations à notre monde commun quand on ignore ou méconnait leurs cultures singulières. Le terme intégration a d’ailleurs une connotation négative qui peut ralentir le processus. Voilà pourquoi l’on assiste au développement des communautarismes. Les communautarismes qui par nature, supposent le rassemblement autour d’ idées spécifiques, d’autant plus difficiles à remettre en cause par leurs propres membres quand leurs singularités ne sont pas prise en compte avec empathie par l’ensemble du corps social de la République.

Dans notre Pays, la seule communauté que reconnaît la République est la communauté nationale. Du coup, si le régime de laïcité accorde des droits très étendus à toutes les communautés, pourvu que cela ne contrarie pas le droit commun, notamment grâce aux lois sur les associations, ces droits sont purement civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous. On ne peut pas imaginer par exemple que le pouvoir législatif ou exécutif soit réglé par un quota communautaire. On ne peut pas imaginer non plus que des représentants ès qualités des communautés siègent dans des instances législatives ou exécutives – ce qui ne les empêche nullement bien entendu de faire de la politique, d’entrer dans le débat politique pour faire valoir leur point de vue. On ne peut pas imaginer davantage que des citoyens doivent passer par des porte‐parole d’une communauté pour faire valoir leurs droits. Aucune communauté en tant que telle n’est admise à faire sa loi sur aucune portion du territoire et sur aucune portion des citoyens.

Par conséquent, la vraie question à laquelle on doit répondre est celle-ci : veut-on ou non intégrer tous les Français (prérequis : la nationalité), jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, croyants ou non, quelles que soient leur origine et leur couleur de peau ? Avons-nous ou non confiance dans la capacité intégratrice et libératrice de nos institutions laïques ? Il s’agit que chacun, quelle que soit son origine, sa confession, son sexe ou sa couleur de peau, puisse accéder au meilleur que peut donner la République. Cela suppose – et il y a beaucoup à faire – la fin des discriminations pour l’emploi, le logement, les loisirs…

Mais ce n’est pas tout.

Cela suppose également dans la société comme conditions premières de l’autonomie sociale, des conditions générales de travail et d’emploi , propices à donner à chacun un salaire décent permettant d’exister dans le système. Pour obtenir la dignité et, paradoxalement, par la réalisation de soi, la liberté sans laquelle il n’est pas possible d’exercer pleinement sa citoyenneté dans cette dépendance réciproque qui fait que chacun trouve une place dans la société parce que chacun y apporte quelque chose. De ce point de vue, tous les individus ne sont pas égaux face aux exigences et contraintes d’une activité salariée. Les personnes susceptibles de souffrir de discriminations ou de pressions présentent une vulnérabilité particulière.

De plus, aujourd’hui avec la mondialisation de l’économie , la tentation est grande pour des multinationales de localiser leur production là où les droits des travailleurs sont moindres. Il en résulte un taux de chômage grandissant qui détruit des processus de socialisation et conduit inéluctablement à une dissolution des identités collectives et la montée des communautarismes, qui peuvent sembler plus protecteurs à leurs membres que la Communauté nationale devenue inopérante. Par ailleurs, la situation actuelle modifie le rapport de l’individu à l’emploi, qu’il en ait un ou non. Le travail salarié a perdu son caractère d’intégration de masse et de modèle de référence stable. Il convient d’admettre la diversité des modes d’insertion et de favoriser l’aptitude à l’insertion, reconnaître les formes atypiques de l’emploi dans et hors entreprise et donner un statut à leur bénéficiaire.

On peut donc affirmer sans conteste que plus la société deviendra diverse, plus nous aurons besoin pour vivre ensemble, de ce principe émancipateur et unificateur qu’est la laïcité. Aussi, bien plus que libérer de la seule tutelle des religions elle doit être une attitude d’esprit et une règle de comportement en société, toujours plus encouragée et facilitée, sans faiblesse, ni clientelisme, permettant d’aborder la connaissance, la science, l’instruction, la Justice, sans préjugé ni dogme, avec l’esprit critique comme seul guide.

Ceci étant dit, face à un manque cruel de travail et d’emplois, on voit bien les limites de la Laïcité, qui ne se suffit pas à elle-même, pour mettre en place une société plus juste et plus éclairée. C’est pourquoi elle doit se préoccuper aussi de l’accès des minorités au monde du travail car sinon ses beaux principes ne pourront plus trouver écho dans un sous prolétariat qui grandit chaque jour un peu plus. Dans un climat de découragement d’une partie de la population, le citoyen éduqué et conscient du risque devra encore plus faire l’effort de ne pas encourager par son indifférence de nanti, les communautarismes vengeurs qui ne voudraient plus d’une République devenue inopérante pour eux. C’est pourquoi la Laïcité doit être une force de progrès pour mettre fin au travail aliéné qui n’aurait que l’argent en tant que fin en soi et aboutirait inexorablement à un effondrement totale de la société : elle doit donc permettre de mieux associer travail et épanouissement dans une œuvre commune qui fédère et qui rapproche les Hommes par la Fraternité.

Cet objectif doit pouvoir constituer le levier, le point d’appui d’une véritable politique en matière de travail et d’emploi. Il s’agit de promouvoir des activités essentielles à la cohésion sociale au sens le plus fort du terme, c’est-à-dire au-delà de leurs diversités, au renforcement du sentiment d’appartenance de tous les citoyens à une société plus humaine, plus juste, plus lucide sur ses propres buts.

En fait, tout revient au final à la définition de cette œuvre commune. Qui aurait aujourd’hui la force et l’autorité de proposer ce grand chantier ? Je me le demande…

Et puis, cette œuvre commune doit-elle être circonscrite au périmètre de la Nation, à la République Française uniquement quand, dans le même temps, l’économie est mondialisée et porte en elle par nature des problématiques d’emplois largement dépendantes d’activités qui se jouent hors de nos frontières ? Par ailleurs, dans un cadre où l’Europe est un projet encore en devenir non seulement au plan économique mais aussi au plan culturel, il me semble qu’il serait contre productif et aberrant de se replier sur notre seul hexagone pour mettre en place des grands travaux de nature à rapprocher les Hommes en ayant la Laïcité comme valeur commune. Mais comment l’exporter ? En effet le principe de Laïcité reste encore très Franco Français…

Il devient urgent de discuter de ce sujet tant au niveau Européen qu’avec les Pays du Sud et d’arrêter de se regarder le nombril.

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A propos jeangaillat

Marié, 2 enfants, Charlotte et Alexis
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